La santé des femmes, une priorité régionale

Au cœur du Projet Régional de Santé 2023-2028, la santé des femmes est désormais une priorité régionale. Entretien avec Anne Le Fevre, médecin de l’Agence Régionale de Santé Bretagne et Véronique Diabonda, coordinatrice de la prévention à la Mutualité Française Bretagne.

Pourquoi la santé des femmes est-elle une priorité pour l’ARS et plus particulièrement dans le Projet Régional de Santé 2023-2028 ?

ALF : La promotion de la santé des femmes, si elle a toujours été incluse dans les réponses à apporter à la population bretonne en termes de santé, est désormais une priorité résolument affichée en tant que telle et inscrite dans le Projet Régional de Santé (PRS) 2023-2028. L’ARS Bretagne avait en effet été notamment sensible à la parution en 2020 d’une étude de la Haute Autorité de Santé – « Sexe, Genre et Santé ». Cette étude préconise de mieux intégrer le sexe et le genre dans les stratégies de santé publique et leurs déclinaisons opérationnelles, au regard des différences de morbi-mortalité liées à l’identité sexuée et à l’insuffisance de la prise en compte des spécificités Homme/Femme sur le plan médical.

La parution d’un plan interministériel pour l’égalité entre les femmes et les hommes 2023-2027, en mars 2023, intégrant un axe dédié à la santé des femmes, a conforté l’inscription de cette priorité dans le PRS .

Ainsi, le PRS, au titre des réponses à apporter à des enjeux populationnels prioritaires, a consacré un axe prioritaire aux femmes.  

VD : La MFB est complètement en phase avec l’importance donnée à la santé des femmes dans le nouveau PRS. Les femmes souffrent de nombreuses problématiques en matière de santé : maladies cardiovasculaires sous-diagnostiquées, endométriose encore mal connue, prévention insuffisante du cancer du sein ou du col de l’utérus.
Parmi ces troubles de la santé, certains sont spécifiques aux femmes ou se déclarent différemment. Or la recherche en médecine s’est orientée principalement sur les spécificités du corps masculin ce qui crée de fortes inégalités en matière de diagnostic, de prise en charge et de traitement médical. Dans l’imaginaire collectif, l’infarctus touche plus souvent un homme âgé, en surpoids ou stressé. Pourtant, les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité chez les femmes et les touchent de plus en plus jeunes. À cela s’ajoute un facteur sociétal que l’on constate lors de nos actions de prévention : les femmes prennent plus souvent soin des autres avant de prendre soin d’elles-mêmes.

Sommes-nous dans la continuité des années passées ?

ALF : L’ARS Bretagne avait déjà engagé des actions en faveur de la santé des femmes telles que

  • l’amélioration de la prise en charge de l’endométriose par le développement d’une filière dédiée visant la réduction du délai au diagnostic, l’amélioration de la visibilité et l’accessibilité à des professionnels formés
  • le déploiement d’une campagne de communication visant à mieux faire connaître au public les compétences des sage-femmes dans le suivi gynécologique des femmes
  • l’accessibilité à l’IVG, notamment par la formation des praticiens libéraux à l’IVG médicamenteuse
  • la lutte contre les violences sexuelles et sexistes et l’amélioration de la prise en charge sanitaire des femmes victimes de violences

Au-delà, l’ARS Bretagne, au travers de son nouveau PRS, entend poursuivre ses efforts dans le domaine gynéco-obstétrical, certes, mais aussi en réponse à sa volonté d’ une vision plus  holistique de la santé des femmes dans celui de la santé mentale, cardiovasculaire…

 VD :  Notre intérêt pour la santé des femmes a toujours été transverse à notre activité, pour autant, nous. avons pris conscience que pour toucher les femmes, il fallait les cibler spécifiquement. C’est ainsi qu’en 2022, nous avons créé et développé l’action « Cœur de femmes » qui est déclinée aujourd’hui au niveau national dans les autres unions régionales de la Mutualité. Notre engagement en 2024 se situe dans la continuité tout en assumant une montée en puissance au regard de l’urgence à agir.

 

Pourquoi doit-on encore parler de santé des femmes aujourd’hui ? Ou pourquoi est-ce un sujet qui ressort encore plus fort aujourd’hui ?

ALF : Tout d’abord, les femmes ont une espérance de vie à la naissance supérieure à celle des hommes (85,7 ans / 80 ans en 2023), cependant l’écart d’espérance de vie à 65 ans sans incapacité se réduit entre les femmes et les hommes puisque pour les premières il est de 11,8 ans et les seconds de 10,2 ans (2022). Autrement dit ces années de vie supplémentaires ne sont pas synonymes de bonne santé.

Des idées préconçues persistent, notamment celle que les maladies cardiovasculaires concernent surtout les hommes alors même que l’infarctus et l’accident vasculaire cérébral sont les premières causes de mortalité chez les femmes (avant le cancer du sein).

Enfin, il est important de mettre la santé des femmes au cœur de notre PRS car des diagnostics des maladies peuvent être biaisés :

  • Par les représentations, certaines maladies étant considérées comme celles des hommes (infarctus) ou celles des femmes (ostéoporose),
  • Une symptomatologie différente (infarctus …)
  • La broncho-pneumopathie obstructive concerne de plus en plus de femmes en lien avec le tabagisme, la pollution, l’exposition professionnelle à des produits chimiques…
  • L’autisme est sous-diagnostiqué chez les filles.
  • D’ores et déjà et sans préjuger d’autres points d’attention à avoir, la Bretagne est particulièrement concernée par le tabagisme féminin notamment pendant la grossesse, ce qui a d’ailleurs donné lieu à une journée interprofessionnelle sur le sujet en 2020.

VD : En matière de santé, celle des femmes est en quelque sorte « l’éléphant dans la pièce ». Le problème est majeur, connu scientifiquement mais insuffisamment pris à bras le corps. Pour bien comprendre l’enjeu, je rappelle qu’on ne parle pas ici de maladies très spécifiques qui toucheraient une poignée de femmes, on parle bien de maladies cardiovasculaires qui sont la 1ère cause de mortalité chez la femme, d’endométriose qui touche 10 % de la population féminine en âge de procréer, de charge mentale des femmes, un phénomène majeur qui toucherait encore aujourd’hui  8 femmes sur 10 (selon une étude Ipsos « Les Français et la charge mentale » de 2018)… Ce sont des sujets forts et impactants pour la santé des femmes et à ce titre, ils méritent d’être mis en lumière.

 

Y a-t-il des actions qui vous semblent prioritaires pour préserver la santé des femmes ?

ALF : La stratégie régionale à établir, en accord avec les orientations du PRS, s’attachera à réduire les inégalités de santé entre les hommes et les femmes en prenant en compte les interactions entre le sexe (biologique, physiologique…) et le genre (normes sociales, stéréotypes, représentations…) à travers notamment :

  • Le renforcement de l’accès et l’adaptation des soins et des services à la santé de toutes les femmes
  • Une meilleure pris en compte de l’influence des conditions de vie et de l’environnement des femmes sur leur santé.
  • L’influence des comportements à risque (alcool, tabac…) et de la situation socio-économique (monoparentalité, travail à temps partiel…) seront pris en considération.
  • Une attention particulière sera maintenue en faveur des publics vulnérables : femmes en situation de précarité, migrantes, en situation de handicap, isolées, détenues…

VD : Nous avons souhaité proposer un programme global et cohérent, qui prend la vie de la femme dans son ensemble et permet ainsi d’agir sur plusieurs leviers. « Cœur de femmes » poursuit son chemin, tandis que nous développons un cycle de webinaires « Parler santé aux femmes » pour informer toutes les femmes où qu’elles soient (nous commençons le 21 mars par un webinaire sur la ménopause). La charge mentale des femmes fera l’objet d’un cycle d’ateliers pour la comprendre et essayer de la soulager. Nous travaillons également à la création d’un escape game sur la santé des femmes en général, avec les 5 principales pathologies féminines (cancer du sein et de l’utérus, endométriose, maladies cardiovasculaires et ostéoporose)  pour vulgariser un certain nombre de messages et les rendre accessibles à toutes et tous car, oui, la santé des femmes n’est pas l’apanage que des femmes, bien au contraire !