La danse ne se limite pas à la scène : elle peut aussi devenir un puissant levier de bien-être et de soin. À Brest, Marie Coquil, chorégraphe engagée, explore depuis plus de trente ans les liens entre mouvements, santé et lien social, en proposant des ateliers auprès de publics fragilisés. Entre émotions, transformation du regard et effets concrets sur le corps et l’esprit, elle nous raconte comment la danse peut, au-delà des mots et des maux ?, réparer, relier et révéler.
- Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a amenée à devenir chorégraphe à Brest ?
La danse a toujours fait partie de ma vie.
Je suis entrée dans la danse par la création de spectacles. L’enseignement de la danse est l’une des conséquences de mon métier de chorégraphe.
J’ai donc d’abord commencé dans une compagnie amateure de danse dans laquelle j’étais chorégraphe, puis j’ai entamé un parcours d’enseignante et de directrice d’école. J’ai également fondé une compagnie de danse professionnelle et le festival européen La Becquée.
En vue de préparer l’avenir et la retraite, j’ai commencé à être élue à la MAIF, puis à Harmonie Mutuelle où j’ai pu assez vite être à l’initiative de projets en lien avec l’art et la santé.
- On parle de plus en plus du lien entre culture et santé. Selon vous, en quoi la danse peut-elle aider à aller mieux ?
J’ai commencé à travailler sur les liens entre culture et santé dans les années 1990, en travaillant sur la danse inclusive. Ma sœur étant en situation de handicap mental, j’ai toujours été sensibilisée à ces questions, c’est pour cela que j’étais assez précurseure dans ce domaine. J’ai donc commencé à me rapprocher des IME (instituts médicoéducatifs), des hôpitaux, et finalement, j’ai eu l’opportunité d’acheter des studios de danse, ce qui m’a permis de penser très large, ces lieux étant à ma disposition.
Je me suis alors rapprochée d’une professeure : psychomotricienne et danseuse, et nous avons commencé à contacter des établissements. Les équipes étaient plutôt mitigées en interne, elles craignaient que nous prenions la place du métier de psychomotricienne. Alors que, concrètement, notre objectif à nous, était de ne rien savoir des pathologies mentales des personnes, ce qui s’est passé avant ne nous concernait pas. Nous leur offrions la possibilité d’être vierges de leur histoire au moment du cours.
Nous avons tout de suite vu les effets ultra positifs, nous partagions de vrais moments de danse. Il n’y avait pas d’objectif de réussite, il s’agissait juste de passer ensemble un bon moment de danse. Cela a également eu un impact positif sur le regard des familles vis-à-vis de leurs jeunes.
Le personnel encadrant nous faisait remonter les effets positifs, à chaque séance. Les éducateurs étaient de plus en plus convaincus, et voyaient directement l’impact sur la santé des jeunes et leur image de soi.
- Avez-vous travaillé avec d’autres publics fragilisés comme les personnes âgées ?
C’est arrivé beaucoup plus tard. En 2016-2017, ma mère était en EHPAD, je me suis donc dit qu’il y avait quelque chose à proposer et imaginer au sein de ces structures. Malheureusement, cela n’a pas été possible dans l’EHPAD dans lequel résidait ma mère. J’ai rencontré les équipes, mais j’ai fait face aux mêmes craintes que dans les IME dans les années 90 : « c’est un public fragile, vous allez les bousculer ». Avec la chorégraphe Guiomar Campos, nous nous sommes rapprochées d’un autre établissement à Brest. L’équipe d’animation et de direction était partante, malgré une équipe de soignant·e·s un peu sceptique. Cela nous a permis de proposer des ateliers aux résidents de l’établissement et aux personnes souffrants d’Alzheimer, et les résultats ont été très rapides.
Après ce premier essai concluant dans un établissement municipal, nous avons commencé à déployer cette démarche dans les établissements mutualistes. Je suis devenue élue VYV 3 Bretagne dans le secteur personnes âgées. Cela m’a permis de proposer des ateliers à la résidence du Ponant à Brest et à l’EHPAD Ty-Braz à Plouarzel. À chaque fois, ce sont des partenariats qui durent plusieurs années.
- La danse peut-elle aussi être un moyen de recréer du lien social ?
Évidemment. Les ateliers que nous proposons sont toujours ouverts aux familles qui y sont invitées. Lors de ces interventions, nous avons assisté à de nombreux moments d’émotion et observé des scènes de familles en pleurs, en voyant leurs aînés dans une action positive. Le regard des familles change. Cela bouscule les gens. Les familles nous disent souvent « je ne savais pas qu’il pouvait encore faire ça », « je ne savais pas que la musique et la danse l’intéressaient »
Ces ateliers sont bénéfiques, quelle que soit la personne qui intervient, mais quand c’est Guiomar, c’est d’autant plus incroyable.
Il y a un film qui m’a persuadée que ce qu’on initiait auprès du public des EHPAD leur était bénéfique, : « Une jeune fille de 90 ans ». Nous avons beaucoup diffusé ce film aux structures en amont des ateliers.
- En quoi la danse permet parfois d’exprimer ou de libérer que d’autres formes d’activités ne permettent pas forcément ?
La relation au corps, la relation au corps de l’autre. Il y a beaucoup de choses possibles dans la danse. Nous avons également permis aux soignants de rentrer dans ces temps de danse.
La danse permet des contacts que le soin ne permet pas : possibilité de s’asseoir sur les genoux, de mettre une main sur la joue, d’avoir une tête sur une épaule . Cela n’est pas possible dans le soin, car cela engage autre chose.
La danse est une discipline assez connotée, il y a beaucoup de clichés. Nous avons donc dû faire face à quelques hostilités légères. Il y avait notamment un monsieur, qui quittait la salle dès qu’il y avait danse. Au bout d’un moment, il a commencé à regarder, puis, à participer, jusqu’à lâcher son déambulateur et à marcher seul (cela n’avait pas était fait depuis plusieurs années).
- Si vous deviez donner envie à des professionnels de santé ou du médico-social d’intégrer davantage la danse dans leurs projets, que leur diriez-vous ?
Je leur dirais de ne pas réfléchir, qu’il faut y aller, mais qu’il faut trouver les bons intervenants. Il ne faut pas être dans le mimétisme ni la reproduction, ce n’est pas un cours de gym douce ou de la psychomotricité.